L’appartement – Partie 9
Octobre était passé, puis novembre. Et Noël était arrivé.
Avec ses grands rassemblements familiaux, ses repas à rallonge et ses inévitables questions non sollicitées.
Tout le monde était venu accompagné. Sauf moi.
— Alors, toujours personne à nous présenter ? a demandé tonton Christophe.
J’ai repris une bouchée du rôti Wellington vegan que ma sœur avait passé toute la matinée à préparer.
— Tu savais que la grotte de Postojna en Slovénie abrite des salamandres blanches, les Proteus anguinus, appelées aussi olms, qui peuvent vivre jusqu’à cent ans ? Elles sont presque translucides et elles possèdent d’étonnantes capacités régénératives. Et tu sais ce qu’elles ont encore de spécial ?
— Non ?
— Elles n’ont pas d’yeux.
Tonton Christophe est resté la bouche ouverte, l’air horrifié, la fourchette en suspension au-dessus de l’assiette. Un morceau de rôti a dégringolé et il l’a regardé tomber comme au ralenti.
— Pas d’yeux ?! C’est… non… beurk. Vraiment. Tu veux me couper l’appétit ?
Si certaines personnes de ma famille étaient au courant que j’avais désormais un amoureux, quelque part sur un autre continent, ce n’était de loin pas le cas de tout le monde et je n’avais aucune envie d’étaler ma vie amoureuse, là, entre le rôti et la bûche.
Tonton Christophe s’est tourné vers mon grand-père, s’immisçant sans aucune subtilité dans la conversation qui se déroulait à l’autre bout de la table. Proteus anguinus semblait lui avoir passé l’envie de me poser des questions. Si toutefois il n’avait pas tout à fait saisi que je ne désirais pas parler de ma vie sentimentale avec lui, j’avais encore en réserve un certain nombre d’anecdotes biologiques intéressantes à lui servir. Et j’avais commencé soft, avec ma mignonne salamandre slovène.
Bien que nous ne nous soyons vus que trois fois et que nous avions passé en tout et pour tout moins de 48 heures ensemble, mon “philosophe américain” était devenu mon amoureux. Après l’épisode de la tarte ratée, nous avions assez rapidement décidé de définir notre relation comme un celle d’un couple exclusif, malgré tout un océan qui nous séparait.
Quelque part, c’était étrange de me sentir si proche de lui, d’avoir l’impression de le connaître mieux que quiconque, alors que nous avions passé si peu de temps dans un même point sur cette planète. Pourtant, c’était de loin la relation la plus intense que j’avais eue de mon existence.
Néanmoins, je devais admettre que tout cela m’effrayait un peu. Je n’avais aucune idée quand serait la prochaine fois que l’on se reverrait. Si l’on se reverrait même avant que l’un de nous se lasse d’attendre. Mais j’avais envie de nous donner une chance. J’avais la profonde conviction que cela en valait mille fois la peine, en dépit du manque, de l’absence et de tout ce qu’implique la distance.
Jamais, depuis le début de notre relation nous ne nous étions appelés. Ni par téléphone ni par visio. Mais ce soir, c’était Noël. Et j’avais terriblement besoin d’entendre sa voix.
Après deux sonneries, il a pris l’appel.
— Olá, amor.
C’était la première fois que je l’entendais parler en portugais et son timbre sonnait différemment. Plus grave, plus suave. Il y avait du sourire dans sa voix et de la musique en arrière-fond. De la bossa nova, peut-être.
C’était le début d’après-midi au Brésil.
À SUIVRE
L’appartement, une petite fiction en plusieurs épisodes.
© 2026, Marie Veuthey
En application de l’art. L.137-2.-I. du code de la propriété intellectuelle, toute reproduction et/ou divulgation de parties de l’oeuvre dépassant le volume prévu par la loi est expressément interdite.
