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L’appartement – Partie 8

Pour la deuxième fois en quelques mois, je me retrouvais sur mon lit à fixer le plafond, incapable de bouger, avec dans la poitrine une sensation de vide qui me faisait suffoquer.

Mais comment donc faisaient les autres pour survivre aux relations à distance ? 

À ces montagnes russes émotionnelles où aux éphémères instants d’intensité, de pure joie, d’extase succédait l’absence ?

Je savais que d’ici quelque jours, j’irais mieux. Que la douleur aiguë du départ aurait fait place à quelque chose de plus sourd, de moins déchirant. À une certaine nostalgie qui m’accompagnerait comme un petit nuage gris, un peu opiniâtre mais pas vraiment menaçant, un résidu ombrageux qui finirait par s’effilocher avec le temps.

Et puis nous reprendrions nos échanges épistolaires et chacun de ses emails raviverait le feu follet qu’il avait allumé un beau jour d’avril. Et je redeviendrais cette personne qui sourit bêtement à chaque notification qui s’affiche sur son téléphone.

10 h 40. Il devait être dans le train pour l’aéroport. J’ai soudain pris conscience que j’aurais pu l’accompagner. Profiter de sa présence une petite heure de plus, le paysage qui défile à toute vitesse par la fenêtre, son bras autour de ma taille. L’embrasser devant le passage de la sécurité, puis le regarder avancer lentement dans la file, se retourner de temps en temps pour m’adresser un sourire un peu idiot, un peu mélancolique, poser son bagage à main sur le tapis roulant et disparaître de l’autre côté du portique.

Mais je n’y avais pas pensé. Et il n’avait pas proposé.

La porte de l’appartement a claqué, me tirant brusquement de mes pensées, et j’ai entendu une voix masculine prononcer quelque chose, un peu trop bas pour que je comprenne les mots, suffisamment haut pour que je perçoive le sourire qui les teintait, puis une voix féminine lui répondre. Ma colocataire et son copain. Ils allaient sans doute cuisiner ensemble, manger en tête à tête, puis passer l’après-midi tranquille, regarder un film peut-être, ou faire l’amour.

Une drôle de sensation m’a retourné l’estomac.

Allais-je ressentir ce pincement désagréable dans la poitrine à chaque fois que je croiserais un couple heureux ?

J’ai tiré la couverture par-dessus ma tête. Je ne voulais voir personne. Je ne voulais pas entendre leur bonheur. La réalité était bien trop dure à supporter.

À côté de mon oreiller, ma main s’est refermée sur un vêtement abandonné. Son t-shirt, qu’il avait oublié de récupérer avant de partir. J’ai plongé mon nez dedans. Il sentait la lessive et l’odeur de sa peau. Celle d’un mec qui ne porte pas de parfum, pas de déo, et qui a un peu sué.

J’ai fermé les yeux et j’ai laissé les fabuleuses connexions de mon cerveau faire le reste. On sous-estime trop souvent le pouvoir des odeurs. La sienne avait sur moi un effet apaisant immédiat.

L’avait-il fait consciemment, je ne sais pas, toujours est-il qu’il m’avait offert là un merveilleux cadeau. Qui aurait pu croire que sniffer son t-shirt me procurerait autant de réconfort.

Je me suis laissé envelopper par les agréables souvenirs que les molécules odorantes faisaient remonter, emporter quelque part dans ce lieu sûr où ses bras m’enlacent, où son corps me contient.

Quand j’ai repris conscience, il faisait déjà nuit. Au travers du double vitrage, les bruits de la ville me parvenaient comme étouffés. Une moto a fait vrombir son moteur, deux étages plus bas.

Dans la cuisine, je me suis préparé une tartine de beurre d’amande et un rooibos aux épices, que j’ai avalés en fixant les aimants sur le frigo. Un lama en tissu, un élan d’aluminium rouge, un losange jaune avec une silhouette de kangourou, souvenirs ramenés de voyage par mes proches. Quels animaux vivaient à Boston ? Est-ce qu’il y avait, comme à New York, des écureuils dans les parcs ?

Je pensais aux derniers mots qu’il m’avait dits avant de disparaître dans l’escalier.

Si un océan nous séparait, peut-être pourrais-je le traverser… 

À SUIVRE

L’appartement, une petite fiction en plusieurs épisodes.
© 2026, Marie Veuthey

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