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L’appartement – Partie 7

On a sonné à la porte.

Il avait du retard et je l’avais attendu fébrilement, chaque heure qui passait rendant sa venue plus hypothétique.

Il n’était en Suisse que pour trois jours et m’avait annoncé qu’il serait là pour le souper. Même s’il était passé vingt-deux heures, j’avais gardé espoir. Il ne pouvait pas me faire un coup aussi tordu.

Mon cœur tambourinait beaucoup trop fort lorsque j’ai posé ma main sur la poignée.
Ce n’était peut-être pas lui, de l’autre côté de la porte. Peut-être juste un voisin qui avait besoin d’un tournevis ou d’une ampoule de rechange.

Je me suis représenté mentalement la boîte à outils sur l’étagère tout en haut de la grande armoire encastrée, les ampoules neuves dans leurs petits cartons, juste à côté.

Puis j’ai ouvert.

Personne n’avait besoin d’ampoule. Ni de tournevis.

Il est entré, s’est déchaussé, laissant sur le petit meuble le livre d’une autrice suisse romande que je ne connaissais pas.

— Tu le garderas, il est pour toi.

Il disait que les livres aussi devaient voyager.

Sa main a effleuré ma taille, puis il a déposé un rapide bisou sur ma joue, avant de s’écrouler sur une chaise dans la cuisine.

— Désolé, je pensais arriver plus tôt, mais j’ai eu une grosse journée, s’est-il excusé en replaçant une mèche derrière son oreille.

Je lui ai servi la plus mauvaise tarte aux légumes de toute mon existence. Son retard avait chamboulé mes habitudes de cuisson. Me laissant submerger par l’émotion de le revoir, j’avais fait n’importe quoi. J’avais allumé, puis éteint le four, puis l’avais rallumé, avant de l’éteindre à nouveau et le résultat était catastrophique. À la limite du comestible.

Il ne m’en a pas tenu rigueur et a mangé sans commentaire.

Il devait être sacrément exténué pour finir sa part sans broncher. Moi, j’avais l’estomac trop noué pour pouvoir avaler quoi que ce soit. Je louchais honteusement sur la tarte mal cuite, me fustigeant d’avoir fait foirer nos retrouvailles.

Ce n’est que plus tard, dans la chambre, alors que je regardais dans le vide debout face à mon reflet dans la fenêtre, des larmes au bord des paupières, qu’il est venu m’enlacer avec toute la douceur du monde.

— Je suis content de te voir, a-t-il murmuré, sa joue contre la mienne.

— D’habitude mes tartes sont meilleures.

— Ce n’est pas ta tarte que j’ai envie d’embrasser.

Nos corps se sont alors retrouvés, réservant les mots à nos interminables correspondances.

Nous n’avons pas beaucoup dormi cette nuit-là, enlacés dans mon lit un peu trop étroit pour deux. Il fallait profiter de chaque seconde pour nous étreindre, nous caresser, éprouver notre matérialité, nous remplir de la chaleur du corps de l’autre, avant que le matin ne nous rattrape.

Trop vite. Trop tôt.

Alors que le jour s’était levé et nous avec, j’ai préparé du café, que nous avons bu en nous bouffant du regard, grisés par le manque de sommeil et les endorphines.

Nos yeux se sont perdus sur la carte du monde accrochée au mur, tandis qu’il me parlait avec passion de ses voyages et que je le contemplais rêveusement.

Puis, dans un soupir résigné, il s’est levé et a rassemblé ses affaires.

C’était fini. Déjà.

On avait appuyé sur pause, le temps d’une nuit. Mais la course folle avait repris. Une course qui l’emmenait loin de moi. Et je ne pouvais rien faire pour l’arrêter.

Sur le pas de la porte, nous nous sommes longuement étreints. Je le serrais comme si ma vie en dépendait, comme si le lâcher me ferait partir en fumée.

— Tous ces endroits où j’aimerais aller, ai-je soupiré à son oreille.

— Ne t’inquiète pas, ça t’arrivera, m’a-t-il répondu.

Il a lâché doucement ma main, avant de disparaître dans l’escalier.

J’ai écouté ses pas résonner dans le vestibule, puis la porte de l’immeuble a claqué.

Un sanglot douloureux s’est coincé dans ma gorge.

On venait de m’arracher la moitié de mon cœur.

À SUIVRE

L’appartement, une petite fiction en plusieurs épisodes.
© 2026, Marie Veuthey

En application de l’art. L.137-2.-I. du code de la propriété intellectuelle, toute reproduction et/ou divulgation de parties de l’oeuvre dépassant le volume prévu par la loi est expressément interdite.

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