L’appartement – Partie 6
’étais en plein cours d’écologie végétale quand mon téléphone a vibré contre ma jambe.
Discrètement, j’ai jeté un œil à l’écran.
C’était un email de lui.
À contre cœur, j’ai replacé mon téléphone dans mon sac. Vu les romans-fleuves qu’il m’envoyait habituellement, il valait mieux que j’attende l’intercours pour le lire.
Néanmoins, j’ai eu toutes les peines du monde à me concentrer sur ce que racontait la prof, jusqu’à ce que la sonnerie qui annonçait la fin du cours mette enfin un terme à l’insoutenable attente.
— Bah, tu viens pas prendre un café avec nous ? m’a demandé mon amie Héloïse.
— Non. J’ai reçu un email que j’aimerais profiter de lire pendant la pause.
— Ton philosophe américain ?
Je ne pouvais rien lui cacher. Enfin, il ne fallait pas non plus être devin pour se douter qu’un email de mon assurance maladie n’aurait assurément pas fait se dessiner un tel sourire sur mon visage.
Mon philosophe américain…
— Il n’est pas à moi, tu sais, ai-je répondu. Et il n’est pas américain.
— Mais il n’est pas n’importe quel philosophe, non ?
En effet, il n’était pas n’importe quel philosophe. Il était celui qui faisait battre mon coeur un peu trop vite, celui qui peuplait mes rêves, celui qui me faisait taper frénétiquement sur mon clavier tard dans la nuit, celui dans le regard de qui je brûlais de me perdre à nouveau, celui dont le seul souvenir de la peau contre la mienne me faisait frissonner.
Fils unique d’une pianiste norvégienne et d’un physicien brésilien, il avait grandi en Suisse, puis il était parti à Berlin pour un échange Erasmus, avant de commencer son doctorat en philosophie à Boston.
Il avait voyagé dans un nombre considérable de pays, parlait couramment cinq langues, et, à vingt-six ans, avait déjà accédé à un poste de chargé de cours dans une prestigieuse université.
Harvard. Rien de moins.
Sans compter le fait qu’il était ceinture noire de judo et jouait du saxophone — du jazz, principalement — à un niveau tout à fait respectable.
Le genre de personne dont la perfection agace.
En ce qui me concernait, je venais de commencer ma troisième année de biologie, la seule fois où j’avais pris l’avion avait été pour un week-end à Barcelone, dont j’avais ramené une gueule de bois carabinée, je peinais à suivre une série américaine en V.O., je détestais obstinément toute forme de sport, et, mis à part une passion très spécifique pour les araignées sauteuses, que j’aimais photographier en macro, je n’avais pas de compétences particulières à ajouter à mon CV.
Je peignais des aquarelles, que personne n’avait jamais vues, et, le soir dans mon lit, j’écrivais des histoires, que personne n’avait jamais lues. Pas de quoi briller en société…
Autant dire que je l’enviais un peu. Lui, son aura, sa beauté, son éloquence, son succès. Tout semblait lui réussir, alors que je paraissais, en comparaison, plutôt quelconque.
Pourtant, il n’était ni hautain ni prétentieux. Et jamais il ne me faisait me sentir moins.
Au contraire, il semait des paillettes sur son chemin, laissant sa brillance rehausser tout ce qu’il touchait.
Il me touchait. Et je le laissais avec plaisir mettre en lumière le meilleur de ma personnalité.
Avec lui, je n’avais pas peur d’être moi, dans toute ma singularité.
J’aimais ces longs emails que l’on s’écrivait, dans lesquels on se racontait nos journées. Des réflexions les plus profondes aux anecdotes les plus futiles, tout était prétexte à prendre le clavier et j’attendais avec fébrilité chacune de ses réponses. Il suffisait que je voie son prénom apparaître dans ma boîte de réception pour que mon cœur s’emballe.
Après notre seule et unique nuit ensemble, nous avions continué à nous écrire plusieurs fois par semaine. Et si rien n’avait réellement changé par rapport à avant, nous osions désormais nous aventurer à parler de désir, à nommer nos envies, à imaginer nos corps sous les doigts l’un de l’autre.
Héloïse est revenue avec un café pour moi, qu’elle a posé sur la table en bois de l’auditoire que je n’avais pas quitté de tout l’intercours.
— Alors, qu’est-ce qu’il te raconte de beau, ton philosophe américain ?
J’ai secoué la tête en soupirant. Elle n’avait rien écouté. Mais au lieu de la reprendre, j’ai laissé mon sourire béat s’étirer un peu plus sur mon visage.
— Il vient la semaine prochaine.
À SUIVRE
L’appartement, une petite fiction en plusieurs épisodes.
© 2026, Marie Veuthey
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